LA RECITATION

J’ai un an d’avance, je suis au CP et si lorsque j’écris, je n’arrive pas bien à suivre les lignes de mon cahier ( cela me vaudra bien des tiraillements de queue de cheval!) , j’ai une mémoire intéressante et je récite bien.

L’école primaire, au grand complet, se retrouve dans une salle qui me paraît immense, haute de plafond et un peu sinistre. Elle ressemblerait un peu à une cathédrale si elle n’était, ô angoisse suprême, le siège d’une scène de théâtre. Comment sommes -nous arrivés là? Le trajet de l’école au “théâtre” n’a semble-t-il jamais existé, je me suis par hasard retrouvée dans cet Olympia de village.

Quelques élèves défilent sur la scène. Je viens de comprendre : ils font des essais pour la fête, ils ne savent pas encore très bien quel va en être le contenu, c’est évident. Un poème, une récitation! Il nous faudrait un élève. “Vous avez une idée ?”Pourquoi ce regard de l’institutrice posé sur moi ? Il y a au moins deux cents personnes ici, pourquoi ai-je cette impression étrange que le sort va me désigner pour grimper sur l’autel des sacrifices? Ca y est, je sens que je vais payer pour cette mémoire, ce cadeau empoisonné de la nature!! Il ne peut rien m’arriver de pire, j’étouffe, je vais sûrement mourir!

On me désigne, le doigt pointé vers moi m’accuse. Je me lève, je marche, je flotte, j’arrive sur la scène. Je vis mes dernières secondes.
“Je pars, je prends ma valise…….
-Plus fort!
-Je pars….je….
-Mais elle est muette! Elle se moque de nous!
-Je prends ma valise, mon petit sac à main…….
-Ouh! Ouh!”
Je ne sais pas encore que je viens de vivre la fabuleuse expérience du play back! On me cloue le bec, on me fait descendre, on se dépêche de faire disparaître l’enfant carpe. La descente du podium est très remarquée:”On dirait qu’elle marche sur des oeufs!” Sur des oeufs, en effet, il me restera de cette journée le goût immodéré de l’anonymat et la panique du discours en public.

L’institutrice est une “amie” de la famille; elle ne va pas tarder à faire son dossier de presse :
“Madame, votre fille……..”
Qu’a-t-elle bien pu lui faire croire? Son enfant a tout simplement vécu un drame et elle ne l’a jamais su.

Commentaire (1) »

LA CABANE

Madame Renard a sept enfants. Ils sont proprets, bien tenus comme sa maison. “Il n’y a pas un grain de poussière chez vous” dit le livreur de mazout. C’est parce que la poussière est bien cachée” réplique la maman Renard. Comment fait-elle pour aussi bien cacher sa poussière? Je me suis souvent posé cette question, ma maman à moi devrait lui demander dans quels endroits précis il faut mettre la poussière pour qu’elle ne se voie pas. Parfois, sur le bord du buffet de la salle à manger, il y en a un petit peu, comme du duvet et quand un rayon de soleil entre par la fenêtre, elle fait comme un arc-en-ciel. Je trouve cela très joli et reflexion faite je ne dirai pas à maman que la dame du dessous a un secret; d’ailleurs les magiciens ne veulent pas révéler leurs secrets, c’est bien connu.

Les “renardeaux” se suivent à un ou deux ans près. Dans le lot, il y a Josy qui a sept ans comme moi et Marie qui a cinq ans comme ma soeur. Tous les matins, nous nous rendons à l’école du village, en rangs serrés, parce qu’il gèle à pierre fendre. Il fait encore nuit et le chemin me semble terriblement long. J’ai su depuis, que la distance de la maison à l’école n’excédait pas cinq cents mètres.

Le samedi, c’est la fête; le camion épicier est passé dans la matinée et nous allons nous régaler avec le steak haché de cheval et la sucette qui siffle.

Après le repas, les enfants Renard jouent à la marelle avec le fils et la fille de Monsieur Armand. Ils sont riches, à ce qu’il me semble, et parlent en faisant bizarrement grimper les “ON” et les “AN”. Un jour, je serai riche comme eux et je dirai “MONsieur, prENdrez-vous votre thé avec ou sANs sucre? “

Ils habitent à deux cents mètres de là mais je n’ai jamais vu leur maison. Je l’imagine, cachée par une haute haie, avec un escalier de pierre, un peu humide, flanqué de chaque côté d’un lion pâlot figé dans sa majesté de pierre.

Dans ce jardin secret, il y a l’endroit le plus convoité de tous: LA CABANE. Elle existe, j’en suis sûre, Josy me l’a décrite, sans trop donner de détails, il faut bien préserver l’intimité des élus.

Ma soeur et moi ne sommes jamais conviées à la fête. Après la marelle, quelqu’un donne le signal du départ: C’est l’heure de la cabane. Pas une seule fois je n’ai sollicité l’insigne honneur de partager ce qui me semblait être la caverne d’ Ali Baba ou le théâtre d’incantations et de sacrifices défendus. Dans ma gorge nouée, roulait un sentiment étrange et paradoxal: bien que très timide, j’entretenais un amour propre précoce et un peu démesuré, qui m’empêchait de solliciter une initiation aux jeux dont la cabane était le siège. Je sentais confusément, qu’à coup sûr, j’essuierais un refus et que leur plaisir était entretenu justement par ce pouvoir qu’ils avaient de nous isoler.

J’acceptais donc avec un sentiment mêlé de honte et de tristesse. Il m’en est resté une incapacité douloureuse à gérer un flagrant délit d’injustice.

Ajouter un commentaire »