Il n’est pas très grand mais il tient beaucoup de place depuis quarante trois ans. Comme bon nombre d’enfants adoptés, sa date de naissance est approximative; il est apparu dans nos vies en février 63. Martha me le présenta un soir à la pension. Il ne souriait pas mais avait un air plutôt gai. Brun aux yeux bleus, on avait dû le maquiller légèrement avant de l’abandonner car il avait la mine rosée et les lèvres caminées. Il ne se séparait jamais de son habit de Pierrot immaculé, la tête bien calée dans son col boule, la seule coquetterie de sa tenue vestimentaire se limitait à deux boutons l’un vert et l’autre rouge. Je n’ai jamais vu ses mains, elles sont toujours restées dans ses poches; quant à ses pieds, ils sont restés à tout jamais serrés l’un contre l’autre, dans ses galoches rouges.
Nous étions dans un lycée de filles, dirigées par des vieilles filles aux ventres secs et nous devions de toute urgence nous inventer des vies de femmes pour échapper à la contagion !!
Tous les soirs, Martha et moi, nous retrouvions notre rejeton que nous avions baptisé LE NÔTRE . Il nous attendait toute la journée, il dormait la plupart du temps, dans l’un des cabinets de toilette du dortoir. Entre deux cours ou deux études, nous l’évoquions avec des sous entendus:”Et dans quoi il est LE NÔTRE ? Et dans la trousse de toilette, tiens !”
Quand nous avons quitté notre prison, Martha a assuré pendant des années la garde de LE NÔTRE. Un beau matin, le facteur a sonné à ma porte. Il m’a remis un petit paquet de forme allongée. A l’intérieur il y avait une boite de dentifrice et à l’intérieur de la boite, son chapeau blanc, pointu est apparu. Il n’avait pas changé!
Depuis il vit avec moi. Il a vécu tous les déménagements et comme il n’a pas voulu rester dans la trousse de toilette, il a subi toutes les intempéries. Il s’est craquelé, ratatiné. Son habit de lune s’est troué, son visage s’est renfrogné et son nez est devenu camus….Il n’a pas pour autant sorti les mains de ses poches!! Si je le touchais, il se casserait en deux car sa tête ne tient qu’à un fil; alors je me contente de le regarder de temps en temps.
Il m’arrive de recevoir un petit paquet, à l’intérieur il y a une babiole dans une jolie boîte marron estampillée de bleu, avec la marque blanche du célèbre chocolatier parisien LE NÔTRE, petit clin d’oeil de Martha qui n’a pas oublié.