Archive pour Enfance

UN SORBIER PEUT EN CACHER UN AUTRE


L’une des filles de la mère Sorbier porte le même prénom que moi. Etrange coïncidence : les purs produits du Baby Boom, de sexe féminin, répondent tous, comme c’est original, aux doux noms de Nicole, Françoise ou Marie -Claude. J’ai connu une Scarlette mais celle-là était l’une des graines emportées par le vent via l’océan Atlantique!!

.Quoiqu’il en soit, M. Sorbier, revenons à elle,a les sourcils et les cheveux proportionnellement charbonneux à sa méchanceté. Elle me fait mettre à genoux et me jette des pierres, heureuse de lapider cette blondeur anormale. Elle me nargue avec son nounours. Mon père, celui du couscous, a perçu le larcin. Aussitôt, sa fibre égoïsto-paternelle vibre et menace de se rompre s’il ne prend pas illico le premier train pour la ville voisine. Il revient, aussi triomphant que dans les abris d’Alger, avec un nounours qui ressemble comme un grand frère à celui de la noiraude. Il voudrait bien que j’aille à mon tour narguer la méchante mais c’est à peine si j’ose me montrer, le nounours caché derrière mon dos.

Un matin, ma mère me donne un plein sac d’épluchures de légumes que l’on destine “au cochon des Sorbier”. L’expression à elle seule est savoureuse quand on pense que les deux premiers mots pourraient se mettre au pluriel et le troisième perdre son S!! Me voilà devant la porte de nos adorables voisins.
“Madame Sorbier, c’est moi ” Je vais rester là un quart d’heure à répéter la phrase avec une toute petite voix. A l’intérieur, nulle réponse, nul craquement. Elle dira plus tard à ma mère ” Pauvre chérie, qué lastima, je ne pouvais pas lui ouvrir, je donnais le bain à mon fils”


A présent, je les vois parfaitement, comme sur une scène de théâtre, l’oreille collée à la porte, étouffant leurs ricanements. Des Sorbier il y en aura toujours. Réfléchissez bien : quel est le vôtre ?

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Le brun et sa blonde


Il attend depuis quelques minutes dans l’antichambre de Madame Sultan. Madame Sultan, la “délivreuse” au nom de favorite de harem. Il évoque toutes les senteurs d’un Orient transporté en Afrique du Nord.
“C’est une fille.
-Encore!!”

A midi, heure locale, elle a cherché la sortie. Il faut croire qu’elle l’a fait exprès. Le couscous était là, fumant sur la table. Tant pis, naissance oblige, on s’affaire, on s’égare, on court un peu, on transpire, pour un peu on perdrait les eaux. Il fait semblant de bouger un peu lui aussi mais dit qu’il arrive, qu’il n’y a pas le feu après tout! On s’affole peut-être pour rien. Il faut dire qu’il n’est pas père pour la première fois. Les accouchements il connaît, quand il a eu son premier………..!

Bref, on ne peut pas laisser le couscous en plan. Pendant la guerre déjà, alors que les sirènes déchiraient la nuit dans Alger endormie, il restait seul au cinquième étage, stoique, enjambant les bombes afin que sa femme et sa fille ne mourussent pas de faim. Triomphant et rescapé, il faisait une entrée très remarquée dans la cave, café et biberon au poing.

Une deuxième fille! Bah! On se calme un peu, d’ailleurs le couscous commence à faire son effet, on ferait bien une petite sieste.
“Allons voir. Mais……..elle est blonde !
-Vous n’avez qu’à chercher dans les voisins ! Ah! Ah!”
Quel humour, cette sultane!
Il a l’air de dire “Comment peut-on être blond? “, un peu comme on dirait “Comment être persan? “
Ce racisme paternel est bien légitime quand on est soi-même très brun et fier de l’être et qu’à vingt ans, sur les boulevards de Bône, on sévissait sous le doux nom de “Z’yeux noirs ” .

Quoiqu’il en soit, le bébé blond a hérité de ce regard de braise et évitera à son père des descentes musclées parmi les quelques vikings égarés à la frontière du Sahara!!!

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GILBERT

J’ai treize ans et il en a seize. Lui, c’est Gilbert, mon cousin. Toute une génération, tout un monde nous sépare. Il fait partie du cercle familial et pourtant il ne me voit même pas. Je suis invisible mais je crois lancer quelques signaux. Je me débats dans le paradoxe: je veux qu’il me remarque mais je ne veux pas qu’il flaire un quelconque manège.

Il est magnifique, grand et mince, musclé. Le moindre rayon de soleil s’attarde sur sa peau et lui lègue un hâle qui me bouleverse et qui n’arrange rien à l’affaire. Il va, à l’aise, promenant sa satisfaction de séducteur et ses incertitudes. Il doit passer un examen mais doute de ses capacités. Je le sais parce que ses parents et les miens sont inquièts pour lui. Je voudrais le rassurer, lui dire qu’il ne peut que réussir mais je ne sais même pas s’il me reconnaîtrait. Connait-il seulement le son de ma voix?

Un dimanche matin, je suis chez ma tante. Il est là lui aussi. Comme le cercle est restreint, ses yeux s’attardent un moment sur moi. Ai-je rêvé? Sûrement, j’étais dans son champ de vision, il m’a vue sans me regarder.

Il baille largement, s’étire. Les muscles de ses bras animent le tissu léger de sa chemise. Un sourire, c’en est bien un, étire sa bouche adorée et …….ses yeux dans les miens, oui les miens, il lance sans prévenir: “Tu es drôlement jolie aujourd’hui, si tu n’étais pas ma cousine…………..”. Je reste là, plantée, impénétrable. A l’intérieur, c’est le charivari.

Ce jour là, j’ai grandi d’un coup et ai balayé mon trop plein de complexes, le trop plein seulement, il en restait bien une demi tonne. Il ne m’a plus jamais adressé la parole mais il a définitivement orienté mes démarches avec les hommes.

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LA RECITATION

J’ai un an d’avance, je suis au CP et si lorsque j’écris, je n’arrive pas bien à suivre les lignes de mon cahier ( cela me vaudra bien des tiraillements de queue de cheval!) , j’ai une mémoire intéressante et je récite bien.

L’école primaire, au grand complet, se retrouve dans une salle qui me paraît immense, haute de plafond et un peu sinistre. Elle ressemblerait un peu à une cathédrale si elle n’était, ô angoisse suprême, le siège d’une scène de théâtre. Comment sommes -nous arrivés là? Le trajet de l’école au “théâtre” n’a semble-t-il jamais existé, je me suis par hasard retrouvée dans cet Olympia de village.

Quelques élèves défilent sur la scène. Je viens de comprendre : ils font des essais pour la fête, ils ne savent pas encore très bien quel va en être le contenu, c’est évident. Un poème, une récitation! Il nous faudrait un élève. “Vous avez une idée ?”Pourquoi ce regard de l’institutrice posé sur moi ? Il y a au moins deux cents personnes ici, pourquoi ai-je cette impression étrange que le sort va me désigner pour grimper sur l’autel des sacrifices? Ca y est, je sens que je vais payer pour cette mémoire, ce cadeau empoisonné de la nature!! Il ne peut rien m’arriver de pire, j’étouffe, je vais sûrement mourir!

On me désigne, le doigt pointé vers moi m’accuse. Je me lève, je marche, je flotte, j’arrive sur la scène. Je vis mes dernières secondes.
“Je pars, je prends ma valise…….
-Plus fort!
-Je pars….je….
-Mais elle est muette! Elle se moque de nous!
-Je prends ma valise, mon petit sac à main…….
-Ouh! Ouh!”
Je ne sais pas encore que je viens de vivre la fabuleuse expérience du play back! On me cloue le bec, on me fait descendre, on se dépêche de faire disparaître l’enfant carpe. La descente du podium est très remarquée:”On dirait qu’elle marche sur des oeufs!” Sur des oeufs, en effet, il me restera de cette journée le goût immodéré de l’anonymat et la panique du discours en public.

L’institutrice est une “amie” de la famille; elle ne va pas tarder à faire son dossier de presse :
“Madame, votre fille……..”
Qu’a-t-elle bien pu lui faire croire? Son enfant a tout simplement vécu un drame et elle ne l’a jamais su.

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LA CABANE

Madame Renard a sept enfants. Ils sont proprets, bien tenus comme sa maison. “Il n’y a pas un grain de poussière chez vous” dit le livreur de mazout. C’est parce que la poussière est bien cachée” réplique la maman Renard. Comment fait-elle pour aussi bien cacher sa poussière? Je me suis souvent posé cette question, ma maman à moi devrait lui demander dans quels endroits précis il faut mettre la poussière pour qu’elle ne se voie pas. Parfois, sur le bord du buffet de la salle à manger, il y en a un petit peu, comme du duvet et quand un rayon de soleil entre par la fenêtre, elle fait comme un arc-en-ciel. Je trouve cela très joli et reflexion faite je ne dirai pas à maman que la dame du dessous a un secret; d’ailleurs les magiciens ne veulent pas révéler leurs secrets, c’est bien connu.

Les “renardeaux” se suivent à un ou deux ans près. Dans le lot, il y a Josy qui a sept ans comme moi et Marie qui a cinq ans comme ma soeur. Tous les matins, nous nous rendons à l’école du village, en rangs serrés, parce qu’il gèle à pierre fendre. Il fait encore nuit et le chemin me semble terriblement long. J’ai su depuis, que la distance de la maison à l’école n’excédait pas cinq cents mètres.

Le samedi, c’est la fête; le camion épicier est passé dans la matinée et nous allons nous régaler avec le steak haché de cheval et la sucette qui siffle.

Après le repas, les enfants Renard jouent à la marelle avec le fils et la fille de Monsieur Armand. Ils sont riches, à ce qu’il me semble, et parlent en faisant bizarrement grimper les “ON” et les “AN”. Un jour, je serai riche comme eux et je dirai “MONsieur, prENdrez-vous votre thé avec ou sANs sucre? “

Ils habitent à deux cents mètres de là mais je n’ai jamais vu leur maison. Je l’imagine, cachée par une haute haie, avec un escalier de pierre, un peu humide, flanqué de chaque côté d’un lion pâlot figé dans sa majesté de pierre.

Dans ce jardin secret, il y a l’endroit le plus convoité de tous: LA CABANE. Elle existe, j’en suis sûre, Josy me l’a décrite, sans trop donner de détails, il faut bien préserver l’intimité des élus.

Ma soeur et moi ne sommes jamais conviées à la fête. Après la marelle, quelqu’un donne le signal du départ: C’est l’heure de la cabane. Pas une seule fois je n’ai sollicité l’insigne honneur de partager ce qui me semblait être la caverne d’ Ali Baba ou le théâtre d’incantations et de sacrifices défendus. Dans ma gorge nouée, roulait un sentiment étrange et paradoxal: bien que très timide, j’entretenais un amour propre précoce et un peu démesuré, qui m’empêchait de solliciter une initiation aux jeux dont la cabane était le siège. Je sentais confusément, qu’à coup sûr, j’essuierais un refus et que leur plaisir était entretenu justement par ce pouvoir qu’ils avaient de nous isoler.

J’acceptais donc avec un sentiment mêlé de honte et de tristesse. Il m’en est resté une incapacité douloureuse à gérer un flagrant délit d’injustice.

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