Madame Renard a sept enfants. Ils sont proprets, bien tenus comme sa maison. “Il n’y a pas un grain de poussière chez vous” dit le livreur de mazout. C’est parce que la poussière est bien cachée” réplique la maman Renard. Comment fait-elle pour aussi bien cacher sa poussière? Je me suis souvent posé cette question, ma maman à moi devrait lui demander dans quels endroits précis il faut mettre la poussière pour qu’elle ne se voie pas. Parfois, sur le bord du buffet de la salle à manger, il y en a un petit peu, comme du duvet et quand un rayon de soleil entre par la fenêtre, elle fait comme un arc-en-ciel. Je trouve cela très joli et reflexion faite je ne dirai pas à maman que la dame du dessous a un secret; d’ailleurs les magiciens ne veulent pas révéler leurs secrets, c’est bien connu.
Les “renardeaux” se suivent à un ou deux ans près. Dans le lot, il y a Josy qui a sept ans comme moi et Marie qui a cinq ans comme ma soeur. Tous les matins, nous nous rendons à l’école du village, en rangs serrés, parce qu’il gèle à pierre fendre. Il fait encore nuit et le chemin me semble terriblement long. J’ai su depuis, que la distance de la maison à l’école n’excédait pas cinq cents mètres.
Le samedi, c’est la fête; le camion épicier est passé dans la matinée et nous allons nous régaler avec le steak haché de cheval et la sucette qui siffle.
Après le repas, les enfants Renard jouent à la marelle avec le fils et la fille de Monsieur Armand. Ils sont riches, à ce qu’il me semble, et parlent en faisant bizarrement grimper les “ON” et les “AN”. Un jour, je serai riche comme eux et je dirai “MONsieur, prENdrez-vous votre thé avec ou sANs sucre? “
Ils habitent à deux cents mètres de là mais je n’ai jamais vu leur maison. Je l’imagine, cachée par une haute haie, avec un escalier de pierre, un peu humide, flanqué de chaque côté d’un lion pâlot figé dans sa majesté de pierre.
Dans ce jardin secret, il y a l’endroit le plus convoité de tous: LA CABANE. Elle existe, j’en suis sûre, Josy me l’a décrite, sans trop donner de détails, il faut bien préserver l’intimité des élus.
Ma soeur et moi ne sommes jamais conviées à la fête. Après la marelle, quelqu’un donne le signal du départ: C’est l’heure de la cabane. Pas une seule fois je n’ai sollicité l’insigne honneur de partager ce qui me semblait être la caverne d’ Ali Baba ou le théâtre d’incantations et de sacrifices défendus. Dans ma gorge nouée, roulait un sentiment étrange et paradoxal: bien que très timide, j’entretenais un amour propre précoce et un peu démesuré, qui m’empêchait de solliciter une initiation aux jeux dont la cabane était le siège. Je sentais confusément, qu’à coup sûr, j’essuierais un refus et que leur plaisir était entretenu justement par ce pouvoir qu’ils avaient de nous isoler.
J’acceptais donc avec un sentiment mêlé de honte et de tristesse. Il m’en est resté une incapacité douloureuse à gérer un flagrant délit d’injustice.