Augustine et Fernande habitaient un petit coin de campagne.
La première avait une vie des plus rudimentaires et avait remplacé la télévision ( qu’elle n’a jamais possédée ) par la fenêtre de sa cuisine. Cette cuisine lui servait d’ailleurs de salle à manger, de chambre et de” salle de bain”. Elle passait donc ses journées derrière l’écran de sa fenêtre. Celle-ci se trouvait être dans une position stratégique puisqu’elle donnait sur la place du village et sur l’église.
Fernande, elle, depuis son veuvage, occupait l’arrière de la maison avec ses trois enfants. Augustine ne s’entendait pas très bien avec sa bru car elles avaient ceci en commun : un caractère bien trempé et le verbe haut.
Les trois garçons s’amusaient à jouer des tours à leur” vieille Sidorine “de grand-mère.
“Sapré jeunes, encore à baguenauder dans ma cour !
-Question d’ça, répliquait la bru, faut pas leur en promettre, surtout l’beau Clôde !
-Quoi qu’tu dis ? Tu f’rais mieux d’les envoyer courir dans la côte à cailloux, sifflait l’Augustine, y sont là à rôder d’vant ma pierre à eau. Et toi, qu’est-ce que tu fais pendant c’temps là don ? C’est-y l’curé qu’est venu frapper à ta porte ? ça fait ben trois fois d’puis hier !!
-Comment don, qu’est-ce que vous insinuez par là ?
-Par là j’insinue fichtre rien mais je sais c’que j’ sais !”
De guerre lasse, Fernande était souvent la première à capituler et elle s’en allait pleurer de rage dans sa cuisine à elle. Mais Augustine remplaçait à elle seule tous les médias du coin et, sans quitter son poste avancé, elle donnait à Fernande, trop occupée, l’ opportunité de se tenir au courant des nouvelles du bourg. A elle de faire le tri dans tous ces ragots !
Un matin, en ouvrant ses volets, Fernande remarqua que la fenêtre d’Augustine était restée fermée. Prise de curiosité plutôt que de panique, elle pousa la porte qui communiquait avec la cuisine de sa belle-mère et s’approcha de son lit. Augustine sursauta et éructa:
“Quelle heure qu’il est don?
-Il est neuf heures, j’ai bien cru que j’allais vous trouver parterrée au beau milieu d’la carrée!!
-Eh la, c’est la première fois que j’me rendors comme ça, j’aurai d’ beaux yeux à Pâques ! Par le fait, j’ai grelotté toute la nuit, j’avais froid les pieds!
-Faut dire qu’il fait pas trop beau, le temps s’peusit, va nieuter, c’est pas l’temps des c’rises ou des m’lons!
-Ah bon? Y broussine don?”
En voyant Augustine en état inhabituel de faiblesse, Fernande qui n’était pas méchante pour deux sous, éprouva presque de la pitié pour cette femme rude que la vie n’avait pas épargnée.
Cet instant de “tendre complicité” ne dura guère: l’Bernard entra en trombe dans la cuisine en criant dans tous les sens: “La vieille Sidorine aura d’beaux yeux à Pâques, eu….!”
Augustine se leva d’un bond, oubliant qu’elle était en chemise et culotte fendue! “Tiens, Mémère, tu mets un short maintenant? ” Toute honteuse, Augustine ne souffla mot.
Petit Bernard était le seul à lui clouer le bec, il faisait d’elle ce qu’il voulait. Il faut dire qu’elle s’était mis dans la tête que des trois, c’était lui qui ressemblait le plus à son fils trop tôt disparu. “Ma chérie belle” lui disait-elle, oubliant que c’était un garçon.
Quand Fernande accoucha de son cadet, dans la chambre donnant sur la ruellotte, les femmes de la famille se trouvaient là, devant son lit de douleurs. Lorsque Alphonsine, la sage-femme, la délivra, Fernande avisa tout de suite la pompe et les deux sacoches qui firent de Bernadette un Bernard de neuf livres. Quelques mois plus tard, à deux mille kilomètres de là, naissait la deuxième fille du beau brun ( encore une fille! ) que Dame Nature avait réservée au p’tit Bernard.
Grand merci l’Augustine et la Fernande !!!!
lexique
sapré: forme superstitieuse de “sacré”
baguenauder: aller de ci de là
pierre à eau: évier
parterrée: étalée par terre
carrée: chambre
j’aurai d’beaux yeux à Pâques: j’aurai de beaux oeufs à Pâques ( quel rapport ? Je l’ignore! )
le temps s’peusit, va nieuter: le temps n’est pas au beau, il va pleuvoir
broussiner: pleuvoir légèrement